Redits

Redits


1. A toute chose sa saison, et à toute affaire sous les cieux, son temps.

2. Il y a un temps de naître, et un temps de mourir; un temps de planter, et un temps d'arracher ce qui est planté.

3. Un temps de tuer, et un temps de guérir; un temps de démolir, et un temps de bâtir;

4. Un temps de pleurer, et un temps de rire; un temps de se lamenter, et un temps de sauter;

5. Un temps de jeter des pierres, et un temps de les ramasser; un temps d'embrasser, et un temps de s'éloigner des embrassements;

6. Un temps de chercher, et un temps de laisser perdre; un temps de conserver, et un temps de rejeter;

7. Un temps de déchirer, et un temps de rejoindre; un temps de se taire, et un temps de parler;
8. Un temps d'aimer, et un temps de haïr; un temps de guerre, et un temps de paix.
(Ecclésiaste, III)

Fragments d'être

De la mort à l'amour
une lettre seule est ce signe distinct
qui nous rend au néant.

Qui jamais n'a chuté
jamais ne sera debout
N'est vivant que ce qui meurt
Ne peut aimer que qui sait haït.

Pour quoi vivons nous
sinon pour ce qui nous tue ?
De quoi mourrons-nous
sinon d'avoir vécu ?


Rais obscurs

La lumière est d'en bas
qui éclaire le ciel
D'en haut ne nous viennent que les ténèbres
qui assombrissent le monde.

Il n'y a de remède au vertige que le saut
qui apprivoise le vide
Fermer les yeux ne préserve pas de ce trouble
qui ne s'efface qu'en plongeant.

Celui-là seul connaîtra le repos
qui n'est jamais né
Nous serons à jamais sans paix
car jamais ne mourrons.

Avant moi il n'y avait rien
et plus rien après moi ne sera
Je suis quelque chose entre deux riens
un souffle entre deux éternités.

Je suis la chaîne
et je suis l'anneau
Je suis la question 
et je suis la réponse.

Le cheminement m'importe,
non le terme du chemin
que de tracer je me fonde
comme la charrue son sillon.


Ce qui naît du non

La vérité naît du refus
L'interdit est la porte
Résister dénoue le noeud de l'énigme
Le nom de Dieu est le nom du monde
Le nom de l'Homme est son NON.


Dieu d'absence

Il serait partout, le Dieu des églises
que nous vendent les voyageurs de son commerce
mais il est dieu aveugle aux crimes
ou commensal des criminels
dieu de ténèbres couvrant la lumière
dieu de vengeance fardée de compassion
dieu des camps et des bourreaux
dieu des morts et de la douleur
dieu impuissant ou complice
dont notre histoire signe l'acte d'absence
Nous le jugerons par contumace.


Frère de Job

Je ne porte qu'habit de nudité
me laissant proie de toute liberté
Je suis à l'image de ce qui me meurtrit
ma couleur est la couleur de la nuit
J'ai goût d'aurores et de crépuscules.

A quoi ressemblai-je
sinon au silence ?
Ma parole aujourd'hui plus que de l'or
vaut le poids de ses doutes
Toute douleur se paie de solitude
incomparable à la douleur de l'autre
et chacun en silence s'endort
pour souffrir seul.


Ce que tu disais, autrefois

Si j'ai trop grande faim
c'est d'avoir gardé le goût de l'aube
et d'ignorer les allégeances
des amours mortes que l'on traîne
fardées, insignifiantes et morales
Je suis dans le ruisseau
d'où roudent les rate
et d'où l'on voit passer d'élégantes fadeurs
ivres d'ennui, entêtées de vide.

Ils lèvent haut leurs longues mains suicides
leurs regards chevauchent les ivresses
quand votre musique même est oublieuse
et ne chante plus que le calme.
Chevaliers aux armures matelassées de satin
aux séants confortables
à qui vous encule
vous êtes réduits à des tournois financiers
et des joutes de conformismes
Vous croyez régner et ne faites que suivre
ceux qui marchent dans l'ombre que vous fuyez.

Nous avons exilé nos ambitions
dans des taillis sertis de potences et pavés d'incendies
Nous avons repris nos béquilles de rêves
pour cheminer au long de vos grises autoroutes.
Nous avons tendu nos mains à la nostalgie
de sombres et joyeuses déroutes
Nous avons fait don de nos faims
et nous sommes parés de nos manques.
Nous avons perdu le pouvoir de vouloir
en croyant vouloir le pouvoir.
Tendre la joue ou tendre la main
recueillir le baiser sec de la pitil
en attendant le jour de déchirure
le jour de colère sans meurtrissure.
Faibles sommes nous qui nous voulions purs
enfants casqués d'éternité
qui se rêvaient libres et refusaient la liberté.
Il est nôtre l'homme heureux
seul et tendre
doux et furieux.


Fadeur

Le désir emplit le silence
et c'est celui de mourir
pour faire place nette
et ne plus aimer ce qui tenaille
et dont on ne peut témoigner.

La colère dissout le désespoir
et abolit la douleur
quant on erre d'aimer
comme ces animaux en cage
ou ces autres prisonniers
aux regards sans rêves d'hommes rendus trop sages
tout faits d'ombre et de nuit
et de ciels bornés.

Je puis tenir dans une seule main
tout ce que j'ai fait de mes rêves
et d'un geste abattre
ce que j'attends
ce qui me lie
et que je puis encore fuir
mais ne fuirai pas
Ce jeu est lourd
qui se paie d'un sourire
prix trop haut encore
pour l'orgueil de toutes les blessures.

Je suis ce silence obstiné
qui fait de la douleur une armure
Je suis cette aube étrange
qui adoucit l'ivresse du reflet d'un songe
Je suis ce reflet mauve
seul sur la rive d'un monde mort
Je suis ce dernier départ
pour l'ombre amère
Je suis ce geste rare
de tendresse et de colère

J'aime
me tais
erre
et meurt.


Vivre sans force

Les mots ne sont pas venus
que j'attendais de ces lèvres mi-closes
ni sous ma main de cette peau si douce
tiède comme une étoffe légère qui se froisse
ni de cette clarté d'or roux
qui à mes lèvres meure
comme les chants qu'attendent la nuit.

Je n'ai cessé de te fuir
ai fermé mes maigres barages
ne suis sorti qu'à la nuit
retrouver sur des terres enterrées
la trace d'un ancien ruisseau
pour m'en faire un lit.

Tu ne connais ni ne désire
celui qui de si loin te rassemble
pièces éparses comme des copeaux
car enfin nous sommes semblables
du même bois
du même cri
de la même blessure inguérissable
de nos deux vies séparées.

Un jour que je pressens à peine
ton regard aura cette flamme$qui coule en moi comme un trace
où l'aube dans chaque veine me martèle
J'attendrai dans l'ombre caché
bienheureux d'avoir été malheureux
comme le supplicié que l'agonie délivre
dans cet instant où tout en lui se dénoue
et que la faiblesse libère de la peur.

Enfuie alors sera la douleur
car la vie avec elle fait reddition.


Masque

Amie, mon amie
qui plaisante de mes feintes
Reconnais-moi derrière mon masque
tel que je suis et ne me montre pas.


La fuite du temps

Que fuit le temps lorsque le temps s'enfuit ?
sur ces chemins de pierre et de vent
qui ne mène qu'à d'autres départs
d'autres îles derrière les îles
où se chantent les ultimes solitudes
au dernier bord du dernier monde...

Ce sont des voyages immobiles
bateaux pourrissant au fond des vases portuaires
trains figés dans des gardes désertées
Ce sont des filles qui ont des prairies dans les yeux
et des landes dans les larmes
armées d'éternité, casquées d'incendies
dans les feulement de villes rageuses
où je cherche encore un lit tiède
et des nuits douces faites pour aimer
quand d'autres s'en vont matin
dans un ghetto mourir.

Partir d'ici n'est pas grand courage
mais n'y pas revenir
exige trop de force
La ville s'étend comme une femme lasse
le repos y est trop facile
la colère trop lointaine
On y meurt en y croyant bien vivre
ma terre est marine
autour de pierres brûlées
où le repos est convulsion
et la beauté, colère.


Pourquoi vivre ?

D'un front las penché sur le dernier verre
s'en va mourir un regard trouble
noyé dans les premières lueurs
Ce qui s'en vient ne remplace pas ce qui s'en va
mais en un moment rare s'y ajoute et s'y mêle
la nuit et le jour, dans l'aube ensemble.

Terre d'aurore
où rôdent encore de blafardes légendes
et des armes rouillées
quand la haine n'a plus de chair
que la chair d'enfants chevaliers au coeur fou
et les nostalgies impuissances de vieillards tristes
bâtisseurs de harpes fragiles comme des soupirs
Nous y bâtirons ensemble non de serviles victoires
dans l'amertume des réveils d'après l'ivresse
mais de grandes défaites héroïques
avec cette allégresse de s'abattre titubants
sur des ombres graciles
qui nous tendent leur cul 
comme d'autres à la guillotine leur cou.

Ainsi reconstruirons-nous un monde en mourant
comme des rois sans royaume
avec l'amour de la révolte
et l'amitié des fées.

Pays d'émeraude
où les femmes ont des toisons de moisson
monde trop vieux aux champs recouverts de mousse
qu'une charrue étoilée laboure et retourne
et qu'engrossent de grands loups 
massacrés et féroces
mais riant aux éclats
plus anciens et plus purs que les songes d'ici-bas.


Office de Ténèbres

Cette absence
ce manque
ce corps de grève sous l'aurore
cette voix de source grave
et les mots que nous rêvions ensemble
tout s'est enfui
avec toi, douce et riante
et ce que tu faisais de moi,
grave et fourbe.

Tu savais mon amie la clarté
nous la parcourions ensemble
dans les carcasses des jeux forains aux feux éteints
accrochant les derniers lambeaux de la nuit
Tu savais mon amour la douceur
nous y étions seuls comme des chats
craignant ceux qui leur ressemblent

Nous nous ressemblions mon amie
où était-ce mon regard qui te ferdait à mon image ?
Mais toutes ces joies et toutes ces peines
qui étaient à moi étaient tiennes
qui étaient miennes t'étaient offertes.

J'écris pour n'avoir pas dit assez tôt
et pour ne plus être lu
Je parle à qui ne m'entend plus
et pour ne rien dire
Je chante pour me cacher
et ris pour me fuir
mais le crépuscule à travers les barreaux
et les projecteurs
et les postes de garde
et au-delà des barreaux les grillages
et au-delà des grillages le mur d'enceinte
et au-delà  de l'enceinte le chemin de ronde
piègent mes mots et mon rire.

L'aube sans doute abolit la prison
mais l'aube est brêve
et la prison éternelle

Brève est l'heure d'aurore qui libère
Le jour ranime les chaînes.


Questions à la désespérée

Que te répondre
à toi qui parles du haut de ta douleur
si haute que seule tu l'atteignis
si profonde que ton mal seul s'y loge
et que toi seule explore
et qui en toi seule résonne et creuse ?

Que te répondre
à toi qui de souffrir
désormais à tout savoir accède
pour ne plus tenir à rien
qu'à la fin de ce qui te ronge
et n'aspirer qu'à ce départ
qui de ton mal sera la mort
par ta mort même ?


Comprendre

Trop lourd est le prix à payer
pour m'acquitter de mes rêves
chaque nuit porte l'attente
du seuil des deux lumières
celle de l'ombre et celle du jour
Elle est si tardive
l'annonce du crépuscule
Mes pas sont lents
et mes regards vagues
Je sais des mots qui blessent
des amours qui se refusent
des visages qui se tournent
des murmures montant jusqu'à l'ivresse.

Je sais le corps de l'autre
et le mien qui s'efface dans elle
mais se rappelle par la douleur
de s'en retirer lorsque la force s'est enfuie
Je sais le corps que je désire
et le chant pâteux que je fredonne
Je sais la geôle
je sais la mort
je sais l'oubli
je sais les chaînes
mais j'ignore ce qui ensemble
tient tout ce qui blesse et berce.

Le jour sera de l'éveil
car le jour sera de la mort
J'ai en main le moyen
je puis décider de la date et du moment
le choix du désir enfin assouvi
le choix des étoiles
que d'un simple geste je pourrai saisir
le choix que je caresse
sans encore m'y résoudre
et le repoussant à d'autres lassitudes
mais rassuré qu'il me soit possible
infini, définitif.

C'est l'ivresse ou la violence
c'est l'ivresse ou la blessure
Je sais le désir, je dis la mort.


Le savoir inutile

Il faudrait en découdre
mais la trame s'effiloche déjà
le temps fait passer les morts au compte de l'oubli
de leur mort ne nous reste que le remord
Que chuchotait l'amie en ce désert
où ne se couche ni ne se lève
ni jour, ni nuit ?
Quelque part dans une brillance de silice ou de neige
il y a des traces entre les traces de pas
qui témoignent encore de nos voyages
et des signes entre les signes des hommes
qui reconnaissent dans les ombres
les liens qui joignent leurs pleurs
les chants qui bercent leurs morts.

Le soit, au bout de cette lueur,
une fête parfois se lève,
une douleur parfois s'efface.

Je sais des lianes
qui pendent du faîte des potences
Nous les fleurirons
par des danses renouvelées.
Je sais des regards
que l'obscurité voile
et des arches de brume au fond des yeux
et des braises douces et pâles
et d'autres matins
et d'autres jours
avec toi pour les vivre.


La course à la mort

Vois ces deux miroirs :
celui d'eau, celui de ciel
limpides et mouvants
et changeants comme tes yeux
et profonds comme des lacs oubliés.

La lumière de la nuit est incertaine
mais elle suffit à cerner ton visage
comme si d'outre tombe ressorgie
la palette d'un peintre fou
façonnait de couleur invisibles
le noir scintillant
où se nouent les regards immobiles des amants.

Sous la boue germe l'espérance
les noms attendus meurent de n'être pas dits
ce n'est pas toi que mes cris appellent
mais dans le silence c'est bien toi que je hèle
Je vois des ombres qui se redressent
foudroyées
comme dans les déserts du sud
ces grands arbres morts
navrés de soleil
étendant leur ombre décharnée
sur une terre que la nuit n'amollit pas.

Ainsi aimons nous
jamais sans regrets
jamais sans oubli
dans ces heures où les corps cèdent
par un égoïsme passionné d'autrui
Je souris quand tes lèvres me sourient
je ris quand tes yeux rient
mais mes larmes m'appartiennent 
et je ne puis jamais m'oublier
ni ma peur de n'être que ce que je suis.


Parler ou se taire, cela se vaut

Tout silence est de mort
et toute parole peut tuer celui qui parle
nous mourrons si nous nous sommes tus
nous mourrons si nous avons parlé
Mourrai-je en ayant dit
pour avoir dit
ou pour ce que j'ai dit ?

Dans mes mains, d'autres mains
et le désert, steppe d'or
et les printemps
que le vent parsème des fleurs à venir
contre ces gestes arides
et ce sourire vide et froid
qu'impose la solitude subie
à la liberté choisie.

Les lèvres que je baise sont un chemin
les mots s'y éteignent et y meurent
Je ranime d'un coup d'abandon 
l'attente sur la bouche mordue
une goutte de rubis s'étoile
et marque les draps
du lit défait où la nuit s'est peuplée.

Il y a dehors l'orage
et dans les rues l'ennui et la fatigue
et de tristes corps
perdus, errants, malades,
tenant effondrés debout
par le seul souci de l'apparence.
Je passe devant les murs d'une prison abandonnée
comme le fantôme devant la ruine qu'il hanta
Je m'en viens aimer ici
poser mes lèvres sur cette sente et ces taillis
l'enfance s'envole quand naît le désir
Ton corps entrouvert ma si douce
que guette la gueule sombre du temps
le cri placardé sur la pierre
l'appel hurlé du silence
le désir quand blesse le plaisir
plus douloureux que la meurtrissure sans mal des prisons
La force me manque et le courage s'enfuit
en gestes tremblants et en mots lourds
agonise la flamboyante liberté
la mort rôde, toute de patience.

Et l'on s'énivre
et se blesse
et se refuse
et se tue en de sauvages amours
Il suffirait d'un geste
d'un baiser, d'une caresse
d'un pas, d'un mot
d'une nuit bruissante pour chuchoter l'irréparable
Ce sont des mots qui se chantent
ce sont des plaies qui s'ouvrent.

Je te souhaite de ne pas m'être invitée
je me souhaite de ne pas t'être étranger.


Mortes espérances

Ce trouble, nulle bourrasque, jamais, ne le dissoudra
cet égarement, nulle aurore, jamais, ne l'absoudra
mais certains gestes pèsent d'un poids plus lourd
que le froid naissant de la pierre
vers le ciel alors se tendent des mains
allégées de toutes les peurs
et qui bientôt se fermeront en poings.

J'attends dans une cathédrale froide et déserte
que s'enfuient les fantômes qui la hantent
et s'assourdisse l'écho de chants
qui ne chantent que la mort.

Je trouve dans les chemins de vents et d'eau
la trace ancienne de mes pas :
Etais-je ici barde ou ermite ?
Je tenais entre mes mains l'avenir d'un monde
et ne sentais pas alors sous ma taille
se tendre et durcir la promesse des fêtes amoureuses
A mes poignets la froide et légère marque des menottes
n'avait pas tracé encore son cercle rose
A mes fenêtres la rectitude des barreaux
n'emprisonnait pas la fugacité du ciel
Les grandes portes se sont ouvertes
mais mes songes déjà étaient libres.

Il y a dans le pays que je rêve
tout ce qui manque dans le pays que je vis
Il y a dans le pays que je vis
tout ce que refuse le pays que je rêve
Il y a dans mes rêves des chants plus beaux que le printemps
des corps debout qui jamais ne se rendent
et ne boivent ni ne mangent
et ne vomissent ni ne rotent
mais portant de toute leur faiblesse
la flamme et l'ombre
sans autres détours que ceux de la folie
qui les fait mourir pour pouvoir enfin vivre.
Je n'écrirai pas le mot
il devra être dit
Je ne ferai pas le portrait
tu devras dormir
Jde ne raconterai pas ce rêve
Nous devrons le vivre
Ce nom restera mien
vous n'en connaîtrez rien
qu'en feriez-vous ?
Je le garde mort
je ne garde que lui
un regard m'y enchaîne.


Punition

C'est moi
ce n'est que moi
ce n'est que ma voix
ce ne sont que mes mots
quand tu attends l'ultime prophète
et la voix du jugement
et les mots qui te diraient l'agonie du monde
Cet espoir a ta beauté
celle d'un ciel drapé de sang
celle d'un cri glacé.

Je ris
pour reconnaître l'invisible
et me nourrir d'amours insoumises
et briser le silence par des chants d'attente
Ai-je dis vengeance ?
Je voulais dire : tendresse
Ai-je dit prison ?
Je voulais dire : océan
Ai-je dit silence ?
Je voulais dire : tumulte.

J'écarte d'un murmure tes soupirs affaiblis
je te connais par mes rêves innombrables
et te fuis par ce même chemin
qui nous menait à nous rencontrer
Même folie est celle qui nous lie
et la même déchirure nous sépare.

Une et multiple, je sais tes trésors
cette tristesse dans ton rire
cette douleur dans ton abandon
ce désespoir dans ton plaisir
Tes rêves ne sont plus que des rêves
l'espérance s'en est enfuie
tu déposes les armes
tu négocies une trêve
mais je t'aimais insoumise.
Je te dis un monde
et tu me réponds par le monde
Je vois tes veines dociles
Ils sont sourds ceux qui sans nous connaître
nous condamnent
Elle est lointaine celle qui sans me comprendre
m'approuve
Je croyais éteint ce volcan en moi
et voilà qu'à nouveau il éructe
ce feu qui me dévore
Les rues, les places et les ponts désertés
étaient nos abris, nos refuges
quand sur le monde embrasé
s'abattait la cendre des morts
Que me reste-t-il pour me faire un bouclier ?

Ils s'affaissent
vieillards faits à l'image de dieux immobiles
veillant sur des cimetières
dieux morts ou qu'il nous faut encore tuer
avant qu'ils ne nous tuent
charognes aux os blanchis
placés en croix, en étoile ou en croissant
découpés au sabre
croisés en totems
et devant quoi s'agenouillent ces héros malades
enchaînés aux tombeaux des bourreaux
et que piétinent déjà les danses des victimes.

Ma peine est aussi grande que ma liberté
sur le pas de ta porte je puis m'effondrer
et la franchirai quand même
ombre fragile au refus décidé
Au petit matin ils viendront me chercher
pour une dette impayée
un livre volé
un chèque osé
ou pire, ou plus, ou rien
ce sont mes pas qui sont mes crimes.

Prison fut mon refuge hier
comme aux temps anciens l'on faisait retraite
seul avec l'ombre qui me reste de toi
ayant perdu jusqu'aux senteurs du temps.


Le songe du stylite

Des égouts jusqu'alors celés
débonderont les grands fleuves bidonvilles

La société des salons rêvera
d'un siècle de grande sécheresse

Les murs des prisons se renverseront
sous les coups d'enfants aux bras troués

Des fosses communes se lèveront
des mots de ciel, de flamme et d'ombre.


Durable détour

Ni sommeil, ni faiblesse
ni douceur, ni tendresse
ne me retiennent au coeur des nuits sans abri
mais il y a des lueurs au fond de ce noir
et ce sont là des heures douces
quand de la vie s'échappent les tourments
Mon pas se fait plus léger
et mon ivresse a d'autres causes
Il y a tant à découvrir encore
que le sommeil serait une faute
et de la faute à la fuite une seule lettre marque le pas
J'ai dormi si longtemps
et j'ai l'éternité pour dormir encore.

La dernière ombre se terre
s'endorment les tombes dans les cimetières
les derniers regards d'errants énivrés
cherchent dans les branches des arbres désertés d'oiseaux
le premier chant d'un monde qui se lève
mais ne trouvent 
que le dernier trouble d'une nuit qui s'achève.


Sorelline

Douces soeurs aux chants étouffés
endormies, énivrées
vos paroles, vos songes évadés
tendent au futur son miroir.

Douces soeurs aux sourires légers
aux mots de rocaille
aux gestes indolents
vos cris perdus se murmurent encore.

C'est ma vie et cette idée d'y mettre fin
mille voix chantent pour ma mort

J'en tendu mon poing vers vos ombres assoupies
j'ai serré le poing et vous y ai écrasé.

Douce soeur aux pas légers
j'ai ton corps pour rêve éveillé
et tes yeux pour me voir
et ta main pour tenir droit
le couteau que je pointe sur ma gorge.


Méchant bonheur

C'était il y a longtemps
un siècle de mondes engloutis
Rimbaud voyait venir le temps des assassins
et tant d'assassins dans ce temps sont venus
tant d'assassins dans le temps de ces cent ans
que seul nous manque le temps de les compter
quand aujourd'hui paradent
dans les salons des ambassades
quand aujourd'hui se coulent
dans des plaisirs de possédants
les grands assassins industriels
les tortionnaires technocratiques
les génocidaires compétents.

Redonnez-nous Lacenaire 
resuscitez Bonnot
déterrez Netchaiev
Il n'y a plus de poésie dans le meurtre
plus de tragédie
plus de douleur
plus que du profit
plus que du calcul
plus que de l'indifférence
Les vainqueurs ont le visage des bourreaux
mais leurs rêves à tous finissent
le témoin passé du gestapiste au tchékiste
dans l'épuisement sibérien
de la marche d'un camp à l'autre.


La Grande spirale

La vie est comme une spirale,
sais-tu ?
et l'Histoire comme la vie
comprends-tu ?
Une spirale, non une boucle
car l'on ne revit le passé
que pour s'en échapper
et l'on ne revient en arrière
que pour avancer
et sans cesse ainsi du même mouvement
l'on s'enferme et se libère
se reproduit et créée
et de la mort la vie renaît
et nul terreau n'est plus fertile
que celui de nos cendres.


Que calcine leur amour ?
Ils effraient, ces visages aigus
de trop de faim
de trop de colère
et leurs mers sont comme leurs douleurs
et leurs terres sont comme leurs mémoires
trop lourdes
trop riches
portant des poids que d'autre engloutissent
Peuples vieux dont la jeunesse jaillit des charrues
et il en est d'étoilées
qui labourent le ventre du ciel
Peuples qui se lèvent sans se venger
Ils ont rêvé le monde
pour enfin pouvoir le vivre.

D'autre emplirent les chambres à gaz
de corps noués et rendus à l'enfance
et d'autres mourants encore
meurtres qu'ils commirent ou dont ils s'accomodèrent
clowns de brasserie
dont l'un, jadis,
engrangea l'horreur pour des siècles
La terre a été tant arrosée de sang humain
qu'il y pousse encore des forêts de potences.


Les Fugitifs

Dans sa grande poubelle de pierre
un peuple soliloque
la crasse enveloppe tout uniment
les corps mêlés des combattants adversaires
et leurs armes rouillées
et la vieille suie des usines
et la fumée des incendies
Leurs fusils sont semblables à leurs cris
et ils étouffent de toutes leurs flammes
Des pays et des hommes s'éveillent
et s'étirent avec des craquements d'ivrognes
La lampe d'Aladin éclaire un Occident en lambeaux
on entend le piétinement sourd des foules misérables.

Ils n'ont plus à offrir
que des tendresses trop lourdes
dans des nuits raisonnables
dans des villes laborieuses
nuits grandes et belles pourtant
qui les pénètrent et les entourent
La lumière qu'ils avaient allumée au coeur
n'éclaire plus que des inventaires
et nul ne la voit plus qu'eux.

Notre route nous mène au même repaire
nous avons fait ample provision de visages
nous n'avons plus, fuyards impuissants,
que la souvenance du gibier traqué
mais nous courons pour nos vies
quand les chiens à nos trousses
ne chassent que pour leurs maîtres.


Le noctambule

La lumière trompe
Il faut pour savoir juste
le reflet de la lune sur la neige
le jeu de la puie et du brouillard
la nuit, surtout
Il faut sortir et se perdre
et marcher dans les nuits neigeuses
quand nos pas font un bruit d'étoffe sue l'on froisse
et que le monde enfin se replie
et nous pénètre
vénéneux


Mise à jour

Au souvenir de jeux désormais interdits
à la vue de qui sait encore y prendre plaisir
quelques uns s'emplissent de rage
de désir impuissant
et de toute l'envie des faibles
Ils croient régner
et ne règnent pas sur eux-mêmes
et chacun de leur geste heurte le pan d'un décor.

Il faut voir derrière les images
on ne sait ce que l'on y voit
mais on commence à voir
Bientôt
ce sera dans longtemps
ou pour tout de suite
Le temps n'est que l'espace d'un mot
entre sa première et sa dernière lettre
Ce qui est écrit ici l'était déjà
dans les tablettes d'argile ensablées
et le sera encore
dans les mémoires protégées
car l'on ne dit jamais
que ce qui déjà a été dit
et encore sera redit.

Bientôt, les voiles se déchireront.


La sagesse du fou

Il sait la douceur de la fatigue
corps engourdi
Il s'enfonce dans les gestes lents
joue avec la mort
lui dispute son droit à l'infini
rebâtit Sodome et Gomorrhe
et Babel et Carthage
et Ninive et Babylone
toutes revivant en leurs jardins
Il fait la terre entière à son image
et comme des murailles de poussière
sans un cri
sans une trompette
sans un bélier
s'effondrent les murs des prisons.

La réalité est ce qu'il voit
il ne s'enfuit pas au seul écho de sa colère
La pierre est encore à polir
Ce qu'il veut, sera
Le monde est à sa main
et sa main est ma main
et ta main est dans ma main.


La Grâce

La Grâce est sans règle
elle est dans la consummation comme dans la privation
elle est dans l'orgie comme dans l'ascèse
la Grâce est sans foi
elle méconnaît le tiède
elle fuit la médiane
et Dieu l'encombre.


S'Il était

S'Il était, Lui
qu'on nous dit être
Il serait chacun de nous
et nous tous
le genre humain et toute vie
et la vie comme la mort
le blé comme le sable
la guerre comme la paix
la solitude comme la multitude
et le respect autant que le mépris
la sollicitude autant que l'ignorance
et l'avant
et l'après
et le moment présent
et l'infini pas plus que le vice
S'Il était

Mais il faut lire les mots qui sont derrière les mots
et les cris qui se sont tus
et les voix qui sont comme les marches
d'un escalier vers l'espérance
de ce qui ne peut être dit
pierres qui marquent le chemin à suivre
et ne savent où il mène
Nos pas trébuchent d'une pierre à l'autre
et les franchissant les déplacent
et ceux qui nous suivent se perdent.

L'étape n'est atteinte qu'après la marche errante
où nos pas se marquent dans un monde meuble
traçant la sente nouvelle qui part de chemins anciens.

Nous avons suivi le chemin des pierres
et pierres désormais nous sommes
pour ceux qui oseront nous suivre
et derrière nous se perdre.


Au commencement

Ce qui nie révèle
Ce qui détruit bâtit
Rien n'est jamais supportable qui ne soit combattu
Le monde n'est vivable que par ceux qui le refusent.

©Pascal Holenweg, Genève, 1999



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