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Méthode : Le " comment " du discours

Notre méthode est un refus de la méthode

La méthode se fait le travail se faisant

Pour que la méthode ne créée pas son objet, il faut laisser l’objet créer la méthode

Le sujet chercheur est dans l’objet de la recherche

A objet mouvant, méthode mouvante

Le refus de l’esprit de système

Une entreprise essentiellement anarchiste

Le respect des formes garantit la stagnation du fond

La connaissance empirique induit le changement de son objet

La connaissance est d’abord la connaissance des limites de la connaissance

Plan de travail

Á toute production théorique dans le champ du social et du politique, il faut -nous enseigne l’Université, le préalable d’une méthodologie. Il n’est d’analyse qui soit acceptable sans son discours de la méthode, ni de regard porté sur nous-mêmes qui soit justifiable sans être en même temps un regard sur ce regard. Sacrifions donc à ce plaisir de l’analyste : s’interroger sur les conditions de son analyse. Nous dirons que notre méthode est un refus de la méthode (le paradoxe n’est pas de nous, mais de Paul Feyerabend). Ce refus nous est dicté par notre objet : il ne peut y avoir de Méthode (avec un grand " M ", unique et donnée, préexistante au travail et à son objet, lorsque celui-ci porte sur le social et le politique, puisque le social et le politique sont toujours à la fois sujet et objet de leur analyse. Vieille histoire : analysant " ma " société, la politique dont, de gré ou de force, je suis acteur (puisqu’en être spectateur, c’est encore être l’acteur d’un rôle -celui de spectateur, précisément), je m’analyse moi-même dans mes relations aux autres, dans et par mes codes culturels. Au surplus, l’objet du présent travail est de l’ordre de l’hypothèse, si son sujet prétend à quelque réalité : rien ne dit que la " nationalisation " du mouvement ouvrier suisse soit autre chose qu’une perception partisans, et rien même ne certifie a priori l’existence d’un mouvement ouvrier suisse -ni, à plus forte raison, d’une politique étrangère qui lui soit propre, sinon la volonté des uns de le constituer et de la promouvoir, et la volonté des autres de le nier et de la réduire.

On sait la prophétie marxienne : le prolétariat est le suprême négateur de la réalité du monde qui le produit. Parce qu’il subit toute oppression, toute aliénation, toute exploitation, le prolétariat est (ou serait) la promesse d’abolition de toutes les oppressions, de toutes les aliénations, de toutes les exploitations. Le mouvement ouvrier, en tant qu’il se définit lui-même comme le mouvement du prolétariat, se construit donc sur cette volonté négative, et définit sa politique, à l’origine et quoi qu’il en soit de ses avatars, comme négative et négatrice. La méthode d’analyse d’une telle politique peut-être alors être autre que négative et négatrice elle-même (voire d’elle-même), se construisant contre et s’exprimant par un refus constitutif de s’expliquer ? La méthode se fait le travail se faisant ; elle naît du travail, lui est spécifique et meurt avec lui. A chaque travail sa méthode, puisqu’à chaque travail son objet. L’objet de notre travail est improbable et son champ mouvant ; il nous faut nous y résoudre : notre méthode n’aura pas la sûreté, la sérénité, la force rassurante de l’unicité et de la cohérence. Traitant de la " politique étrangère du mouvement ouvrier suisse ", avec à la clef la double hypothèse à vérifier de l’existence de ce mouvement et de la réalité de cette politique, nous en traiterons selon une méthode qui n’est pas celle dont nous userions pour analyser le développement de la violence terroriste en Irlande du Nord ou les intentions de vote des bergers d’Appenzell (Rhodes intérieures), quand bien même trouvera-t-on entre ces objets distincts le point commun de " renvoyer au politique ".

Il nous paraît enfin que la méfiance devrait être de rigueur face à cette prétention de la Méthode majuscule à être porteuse de cohérence absolue. Une telle ambition finit par " boucler " le champ de la recherche, et par devenir son propre objet, conquérant tout l’espace de ce qui devait être analysé et qui n’est plus, désormais, que prétexte à idéologie (c’est-à-dire à méthodologie comme idéologie). Sauf à concevoir quelque instituant métasocial du social, comment ne pas prendre en compte l’arbitraire fondateur de toute réalité sociale ? La sociogénèse d’une hypothétique " politique étrangère " d’un hypothétique " mouvement ouvrier suisse " ne peut être, si elle est, que le résultat de la volonté politique de ses acteurs, c’est-à-dire d’un choix arbitraire, à moins d’admettre la fatalité comme causalité sociale -ce à quoi nous nous refusons. Dès lors, ce que Paul Feyerabend nomme " théorie anarchiste de la connaissance " apparaît comme la condition de l’analyse : la mise en rapport de la méthode et de l’objet de l’analyse, de telle manière que la première ne façonne pas le second mais soit par lui façonnée. Pour que la méthode ne créée pas son objet, il faut laisser l’objet créer la méthode.

Nous allons donc tâtonner, rabâcher, omettre, contredire, pour avoir choisi de ne pas nous enfermer dans une méthode qui deviendrait un programme. Commençant ce travail, nous ne savions pas, ne voulions pas savoir, comment nous allions le poursuivre, ni où il allait nous mener -sinon que ce serait sans doute à nous-mêmes. Et à son terme, nous n’en savons guère plus, si nous savons du moins pourquoi nous savons peu.

Etudiant, en l’un de ses acteurs, le pouvoir politique, contesté et convoité, nous nous étudions nous-mêmes. Il n’est guère d’objet en lequel le sujet soit plus impliqué que l’objet politique : la sociologie politique, observation des mécanisme de pouvoir dans une forme sociale donnée, s’observe elle-même, et l’analyste s’analyse. Il nous est impossible de nous extraire de notre histoire, de nous abstraire de notre présent, de notre langue, de notre culture. Prétendant à l’analyse d’une conduite socio-politique, nous prétendons par là même à l’observation de notre propre histoire (cette conduite est celle de ses acteurs), de notre présent (les acteurs du passé enseignant et léguant à ceux du présent), de notre culture politique (nourrie qu’elle est des symboles, mythes et paradigmes qui sont la trame culturelle, nationale et internationale, du mouvement socialiste -et de la démocratie en général, comme de toute forme d’organisation du politique. Comment prétendre nous extraire de cet objet dont nous faisons partie, et qui nous constitue ? Comment prendre d’avec lui la distance de l’objectivité scientifique puisqu’en le constituant comme objet de notre travail, nous nous y impliquons avec notre histoire d’individu social et notre pratique de citoyen, avec nos choix et nos arbitraires -et au surplus, la volonté de contribuer à son changement ?

Alors, la méthode ? D’abord, un refus : celui de considérer l’objet de notre recherche comme donné, immobile et figé pour l’examen. Entre le premier mot de ce travail et la dernier de sa conclusion, le temps se sera meublé d’innombrables événements politiques, et des informations nouvelles nous seront parvenues : le champ de notre travail aura été modifié par le temps que nous aurons mis à le faire, modifiant par là même notre méthode. A objet mouvant, méthode mouvante : Nous aurons, préalablement au travail lui-même, fixé un terme chronologique à l’histoire que nous examinerons, sachant bien que l’histoire en question ne prend pas fin avec son questionnement, arbitrairement et dérisoirement borné par l’impossibilité matérielle de le poursuivre indéfiniment. Il nous suffit à ce propos de rappeler que cette recherche a débuté alors que régnait Léonide Brejnev et Mikhaïl Souslov sur l’Union Soviétique, Enver Hodja sur l’Albanie et Nicolae Ceaucescu sur la Roumanie, et qu’elle s’est achevée avec l’Union Soviétique et la Yougoslavie...

Second refus : celui de l’esprit de système et de la prétention à la règle, si ce n’est par une opération intellectuelle dont nous savons qu’elle n’a pas, " sur le terrain ", de réalité, et qu’elle ne nous est dictée que par souci de commodité. Fiction indispensable, mais fiction tout de même. Nous ne devons pas être dupes de nos propres limites : elles ne sont pas les limites de la réalité, mais celles de sa perception, comme les règles posées ne sont pas celles qui régissent la réalité mais celles qui organisent la perception que nous souhaitons en avoir.

Nous tenterons enfin d’être attentifs à identifier à chacun de nos pas les chausse-trapes tendues par le miroir inversé de l’idéologie -de toute idéologie, à commencer par celle qui proclame la mort des idéologies- dans un domaine où elles sont omniprésentes. Si le mouvement ouvrier existe, s’il a une politique étrangère, il et elle s’expriment par un système de références, d’interprétations et d’auto-interprétations (un système culturel, en somme) qui cèlent la réalité autant qu’ils la révèlent et la masquent autant qu’ils la prétendent changer. D’idéologie, nous ne sommes évidemment pas nous mêmes exempt : comment le pourrions-nous, à supposer que nous le voulions ? Il nous faudrait être analphabète, socialement exclu et apolitique, tous honneurs auxquels nous ne prétendons pas (ou plus). Nous nous contenterons donc d’être ce que nous sommes, individu politique dès lors que social et idéologique dès lors que socialisé, " culturé " et prétendant de surcroît à quelque rôle d’intellectuel.

Notre travail est ainsi une entreprise " essentiellement anarchiste ", pour reprendre l’expression de Feyerabend, du point de vie de la méthode au moins. Le progrès d’une connaissance particulière, élément d’une possible " connaissance de l’Homme par lui-même ", ne nous semble pouvoir naître que d’un refus a priori des limites préalables au travail de cette connaissance -au travail épistémologique et méthodologique. Ce qui vaut, historiquement, pour les sciences dites par elles-mêmes " exactes " vaut, à plus forte raison, pour celles dites (toujours par elles-mêmes) " humaines " (que qu’on les suppose, a contrario, " inexactes ", nous paraît aussi digne d’intérêt que la supposition de sciences " inhumaines " : une science ne pourrait donc être " exacte " qu’en étant inhumaine, ou " humaine " qu’en étant inexacte -ce à quoi nous nous rallierons bien volontiers). Le respect des formes de la recherche et des limites de la connaissance, telles que fixées en un lieu et un moment donnés, est la meilleure des garanties possibles d’une stagnation de la capacité de recherche et d’une fossilisation de la connaissance. En fait, " tout est bon " de ce qui peut faire progresser la compréhension de l’objet d’une recherche. Nous nous garderons évidemment de transposer ce principe méthodologique et justification du cynisme éthique : la fin ne justifie pas les moyens (nous aurons l’occasion d’apprécier les conséquences de ce précepte dans le cours de notre travail). Mais si tout n’est pas bon en pratique, tout est bon en connaissance. Autrement dit, il n’est d’hypothèse, si absurde qu’elle paraisse, dont l’examen ne soit capable de faire progresser la connaissance de ce que l’on étudie. Même la rupture absolue entre l’hypothèse et la réalité, c’est-à-dire la vérification qu’au bout du compte, rien dans la réalité ne correspond à l’hypothèse que l’on avait préalablement formulée, est source de progrès de la connaissance.

Posons donc au départ ce syllogisme comme hypothèse :


Tout mouvement ouvrier a une politique étrangère spécifique

Il y a un mouvement ouvrier suisse

Le mouvement ouvrier suisse a donc une politique étrangère spécifique

 

Chacune des prémices de ce syllogisme est en soi une hypothèse discutable, à laquelle l’épreuve poppérienne de la " falsifiabilité " (une hypothèse n’est scientifique que si l’on peut tenter d’en démontrer la fausseté) doit être imposée : Et si le mouvement ouvrier n’avait pas de politique étrangère spécifique ? Et s’il n’y avait pas de mouvement ouvrier en Suisse ? S’il devait en être ainsi, la démonstration qu’il en est ainsi serait sans doute oeuvre aussi utile que la démonstration du contraire. Trois réponses possibles peuvent donc corroborer ou informer notre hypothèse de départ :

 

I

Le mouvement ouvrier suisse a une politique étrangère spécifique

(ce qui suppose l’existence du mouvement ouvrier suisse)

 

II

Le mouvement ouvrier suisse n’a pas de politique étrangère spécifique

(ce qui n’exclut pas qu’il y ait un mouvement ouvrier suisse, mais dont la politique étrangère n’est qu’un emprunt de celle d’un autre mouvement ouvrier, ou une réfraction de celle de la Suisse officielle)

 

III

Il n’y a pas de mouvement ouvrier suisse

(et donc pas de politique étrangère possible d’un tel mouvement)

 

Bref, notre méthode se constitue par le poids de ses doutes : doute sur la méthode elle-même, doute érigé en système de vérification de nos propres hypothèses. Notre recherche de la réalité est faite de la quasi-certitude de ne jamais l’atteindre : nous n’étudions pas les pierres mais une société humaine dont nous participons, et dont nous ne nous interdisons pas de penser (et d’espérer) qu’elle puisse être changée par le fait même de son étude. Il n’est pas besoin d’être Marx, changeant la réalité du capitalisme en l’analysant, ou le service de la recherche sociologique du Département de l’Instruction publique, influant sur le choix et le contenu des politiques scolaires (et par là sur la réalité sociale) et étudiant leurs résultats, pour pouvoir courir (consciemment) le risque (ou l’espérance) de modifier l’objet de son étude par cette étude même. Ce qui est désormais avéré de la physique des particules l’est plus encore de la sociologie ou de la " science " politique : la connaissance empirique induit le changement de son objet. C’est d’ailleurs une fort vieille ambition des sciences sociales que celle-là : Jean Malaurie, a contrario, en témoigne lorsqu’il regrette que l’on fasse si piètre usage des recherches en sciences sociales : " A quoi servent les sciences sociales ? Sans doute à rien, puisqu’il apparaît que sur le plan politique, les décisions sont prises sans tenir compte, le plus souvent, de leurs travaux et recommandations... ".

Ainsi nous persuadons-nous que l’objet à la connaissance duquel nous prétendons ne sera pas tel que nous l’allons décrire, et que sa connaissance toujours ne sera que fugace et parcellaire. S’agissant de nous-mêmes, de nos sociétés, de leur champ politique, du Pouvoir et de sa négation, de sa contestation ou de la revendication de son exercice, nous ne pourrons jamais avoir que cette unique certitude : notre connaissance de la réalité sociale n’est rien sans celle de ses frontières ; la connaissance est d’abord la connaissance des limites de la connaissance.

Plan de Travail

Puisque refuser la méthode n’est pas refuser toute méthode, c’est-à-dire toute organisation préalable du travail d’approche de l’objet étudié, la moindre des mises entre parenthèses de l’anarchisme méthodologique est bien l’élaboration d’un plan de travail, d’une économie de l’effort de recherche, à seule fin de pouvoir fixer durablement notre attention sur les hypothèses mises en débat. Ce plan de travail, en son état initial, préalable à la recherche, fut le suivant (juin 1986) :

  1. D’abord, poser l’hypothèse : la " politique étrangère du mouvement ouvrier suisse est le fruit de ce que nous appellerons une " conscience circulaire " de l’existence d’un " autre monde " politique possible que celui dans lequel l’on agit (et par lequel on est agi). Cette conscience est dite " circulaire " parce qu’elle explore toutes les perceptions (et les aperceptions) possibles de la réalité " extérieure ", ou perçue comme telle, de la solidarité la plus intransigeante à l’isolationnisme le plus absolu, sans exclure le racisme. L’histoire de la politique étrangère du mouvement ouvrier suisse serait donc aussi multiple et plurielle que peuvent l’être les perceptions de l’ "autre " par les acteurs, multiples et pluriels, de cette histoire. Le champ de définition de cette hypothèse première est ainsi de faire l’inventaire de ces perceptions et de ces acteurs, de leurs socio-génèses et de leurs parcours, de leurs discours et de leurs pratiques.
  2. Ensuite, refaire le parcours historique de cet acteur collectif hypothétique, le mouvement ouvrier, parcours résumé par une chronologie et retracé par l’exposé de son chemin. Entre la patrie et la classe, où se sont dirigés les pas du socialisme suisse (et en particulier ceux du Parti socialiste suisse) ? Son cheminement est-il si divergent qu’il le veut croire, de celui des forces politiques dont il procède en partie (le radicalisme démocratique) et de celles qui se sont séparées de lui, de celles dont il s’est séparé, ou de celles qui se sont créées par confrontation avec lui (l’anarchisme, le communisme) ? Nous procéderons ainsi par étapes, et en zigzags, puisqu’il nous apparaît que c’est ainsi que s’est fait le parcours " circulaire " du mouvement ouvrier suisse, dans le domaine de la politique étrangère que dans tous les autres domaines de son action.
  3. Le parcours historique retracé, il s’agira d’en présenter les " lieux " les plus importants, c’est-à-dire les grands thèmes politiques qui firent débat à l’intérieur du mouvement et sur lesquels, à propos desquels, se sont progressivement dessinés un certain nombre de comportements discursifs et pragmatiques spécifiques : la question nationale, le colonialisme et l’impérialisme, la violence, l’armée et la guerre, tous sujets qui semblent avoir comme premier point commun d’être comme " exclus " par tabou de la vie politique suisse, toutes questions que, pendant longtemps, il ne fallait pas poser mais auxquelles cependant il fallait donner réponse, tous problèmes que l’on prétendait n’avoir plus à résoudre mais auxquels on tentait pourtant de donner solution. Lors même que l’absence (ou la résolution) de ces problèmes en Suisse était affirmées, c’est par leur regard porté sur leur évidence " ailleurs " que leur prégnance " ici " pouvait se révéler. Le discours tenu en Suisse sur les affres politiques étrangères fut ainsi le substitut et le révélateur d’une réalité politique niés chez soi, en même temps que reconnue chez les autres.
  4. Enfin, le parcours fait et ses lieux décrits, le moment sera venu de confronter les hypothèses de départ avec ce que nous aurons pu connaître, à l’arrivée, de la réalité. Ainsi auront peut-être été décelées les grandes tendances de cette hypothétique " politique étrangère " de cet hypothétique " mouvement ouvrier suisse ", tendances que, sans préjuger ce que nous aurons à en connaître, nous pouvons risquer de résumer par un parcours (les aléas de la solidarité), un terme (la nationalisation du mouvement ouvrier suisse) et une voie de déviation (le tiers-mondisme compensatoire).

Nous avons conscience de ne pouvoir épuiser par un tel plan de travail (dont nous n’aurons d’ailleurs pas même épuisé les intentions) le thème que nous nous sommes donné pour objet d’étude. Ce plan, ce sommaire, ne sont que l’expression de l’indispensable limitation arbitraire du champ de l’analyse. Ainsi le travail fait sera-t-il différent de ce qu’il était supposé être lorsqu’il restait à faire : la méthode du travail se fait le travail se faisant.