Hit-Parade Protected By Wpoison ... et merde aux pollueurs de toile

INTRODUCTION

Est-il possible d’analyser la " politique étrangère " de ce que l’on a convenu de désigner comme un " mouvement ouvrier ", tel que notre temps et notre lieu nous le donnent -nous le lèguent- comme objet d’étude (et d’insertion citoyenne), sans remonter à ses sources même, en suivre le cours et, à chacun de ses méandres, en reconnaître le regard posé sur l’Autre et le jugement porté sur l’ " extérieur " ?

Il nous paraît que non : notre présent à un passé, nos pratiques des racines, notre réalité une mémoire. Ce qui s’est dit, écrit, pensé, et ce qui s’est fait en ces deux derniers siècles de notre histoire, est pour beaucoup dans ce qui se dit, s’écrit, se pense et se fait aujourd’hui.

L’histoire de la " politique étrangère " du mouvement ouvrier suisse n’est pas par hasard celle de sa " nationalisation ". Or cette histoire n’a guère fait l’objet que d’études fragmentaires, " éclatées " au gré des ruptures et des scissions internes du mouvement, au gré des situations concrètes et des besoins militants. Ainsi a-t-on moult analyses des théories coloniales (ou de leurs prémices), de la Première, de la Deuxième, de la Troisième, de la Quatrième Internationale(s)... moult analyses de la question chinoise, de la question irlandaise, de la question nationale, de la guerre et de la paix, dans les discours et les pratiques du mouvement ouvrier organisé -mais combien d’études complètes (si tant est qu’une telle étude se puisse concevoir), systématiques, globales, sur les " politiques étrangères " (au sens le plus général du terme) de l’un ou l’autre des mouvements ouvriers nationaux. L’une des raisons de cette pénurie réside probablement dans l’ampleur du travail qui, " complet, systématique, global ", serait ce Grand Oeuvre pluridisciplinaire auquel nous ne prétendons pas ici : l’histoire de la politique étrangère d’un mouvement ouvrier national.

Il nous paraît surtout -c’est l’une de nos hypothèses de travail- qu’il y a tant de perceptions de l’Autre et de l’ " extérieur ", et des perceptions si contradictoires, au sein d’un mouvement ouvrier traversé de tant de courants, de sensibilités et de conceptions différentes, qu’il faudrait pour en faire toute l’histoire un temps, des moyens (financiers et humains), des sources et des accès aux sources qui nous manquent.

Relevons toutefois que nous ne nous mouvons pas dans un désert intellectuel. Ce qui nous permet malgré tout de faire quelque travail d’analyse (indirecte) est bien l’existence de nombreux textes, d’archives, de procès-verbaux, de monographies, de textes historiques, de témoignages -bref, d’une masse considérable de documents. Grâce par exemple aux efforts des chercheurs de l’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales de Genève, une grande partie de l’histoire tumultueuse de la Première Internationale nous est connue, une grande partie aussi de celles de la Deuxième et de la Troisième Internationale, dont les spécialistes sont d’autant plus nombreux que sont encore présentes les organisations politiques qui se réclament (ou se sont réclamées) de leur héritage. Toutefois, des pans entiers de cette histoire restent dans l’ombre : ainsi de la Deuxième Internationale dans la période de l’entre-deux-guerres, période au cours de laquelle furent pourtant produites des dizaines de milliers de pages de rapports, de comptes-rendus de conférences, de procès-verbaux de réunions, de " contributions au débat ". De tels moments historiques illustrent d’ailleurs ce qui pourrait bien être, sinon une loi, du moins une règle : l’importance réelle, " sur le terrain ", d’une organisation politique est en fonction inverse de son verbalisme et de sa production rhétorique.

La plus grande partie des analyses concernant les internationales ouvrières est faite soit d’un survol général (histoires du mouvement ouvrier, histoires des Internationales), soit d’analyses d’un mouvement national ou de problèmes, de mouvements ou de moments spécifiques. Nous pouvons ainsi connaître l’essentiel, et même plus, de l’attitude de telle ou telle composante (historique, idéologique ou nationale) du mouvement ouvrier à l’égard de la guerre, de la grève générale, du colonialisme ou de l’unification européenne -mais l’histoire de la politique étrangère d’un mouvement ouvrier national, en tant qu’elle ne se confond ni avec celle de l’Etat concerné, ni avec celle du mouvement international dont elle participe, reste bien souvent à faire ou à rassembler.

Notre propos ne sera pas d’effectuer une compilation minutieuse et totalisante de tous les actes et de tous les discours, s’agissant de politique étrangère, de tous les acteurs du mouvement ouvrier suisse, de la Révolution (" bourgeoise ") à nos jours. L’objet de cette recherche, au-delà de son titre et du parcours historique auquel elle oblige, est la " Nationalisation du mouvement ouvrier suisse ", et l’intérêt que nous y portons réside en la tentative de savoir si le mouvement ouvrier suisse, dans son ensemble ou par l’une ou l’autre de ses composantes, a ou non développé une politique étrangère qui lui soit propre, c’est-à-dire porté sur l’ " extérieur ", sur le monde et ses acteurs, un regard différent de celui de cette " Suisse officielle " dont il ne fut pas toujours. Partant, il nous faudra bien tenter de comprendre pourquoi le mouvement ouvrier suisse a si souvent pris des positions et eu des attitudes semblables à celles de son adversaire " bourgeois ".

Ce travail, d’une certaine manière, est donc une " histoire de la perception du monde par le mouvement ouvrier suisse ", une histoire des conduites d’intégration et des velléités de rupture qui, constamment, se succèdent et s’entrecroisent au sein d’un seul et même mouvement " national ", que ce soit à un moment précis ou sur l’ensemble de son histoire. Nous allons ainsi tenter d’identifier l’intégration d’un acteur socio-politique (le mouvement ouvrier, ses organisations politiques et syndicales) à un " jeu " dont les règles lui sont imposées, ou à tout le moins proposées, par d’autres -ou, hypothèse inverse, sa rupture ou sa distance d’avec ce jeu, ses règles et ses autres acteurs (l’Etat et les forces sociales, économiques, politiques et cultuelles dominantes). Il s’agira donc aussi d’identifier les raisons qui fondent les choix faits, les arguments qui les justifient et les politiques qui les concrétisent.

Vaste programme, et qui n’est pas sans dangers : nous courons en effet le risque d’une analyse de discours -le discours international(iste) du mouvement ouvrier- sans lien perceptible avec les pratiques et les conduites réelles. Nous courons également le risque de voir disparaître l’acteur qui devrait nous intéresser le plus (le mouvement ouvrier suisse), dont la discrétion en matière internationale est souvent telle qu’il faut alors le " forcer ", comme l’on dit d’un gibier que l’on pourchasse et épuise en une longue course, pour qu’il apparaisse dans le champ de notre étude comme le sanglier au bout du fusil.

Dans le cas de la Suisse, et particulièrement dans le champ d’une analyse socio-historique, nous allons bien souvent être condamnés à un regard indirect. Sans doute la perception des enjeux internationaux par un mouvement national très " insulaire " peut-elle ouvrir des perspectives intéressantes d’interprétation des mécanismes de domination socio-politiques, et notamment des mécanismes culturels (ceux de la " culture politique ") qui permettent le maintien d’un ordre social donné. Nul ne doute d’ailleurs de la force de ces mécanismes en Suisse. La condition de l’ouverture de telles perspectives à notre regard est bien que l’on puisse isoler une perception spécifique au mouvement ouvrier suisse des enjeux et des événements internationaux. Or rien n’est moins évident. Les organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier suisse procèdent le plus souvent par commentaires, par réactions, par déclarations répondant à d’autres commentaires et d’autres déclarations provenant des organisations " soeurs " ou des Internationales (politiques et syndicales) auxquelles les organisations suisses ont été ou sont encore affiliées, ou encore des gouvernements proches. Les conduites originales sont bien moins fréquentes que les conduites d’adaptation à la Suisse, ou de diffusion en Suisse de positions prises ailleurs. Les organisations suisses vont ainsi répondre aux organisations françaises, allemandes, italiennes, soviétiques ou internationales, et diffuser (en l’adaptant, en le traduisant en " suisse ") ce que ces organisations auront dit et fait, sans toujours se livrer à une réflexion, et moins encore à une pratique autonomes. Le rapport privilégié à l’Etat fédéral qu’établit le mouvement ouvrier suisse, sitôt la parenthèse de la Grande Guerre fermée par le Grève Générale de 1918, le conduira dès les années trente du XXème siècle à jouer un jeu extérieur complémentaire de celui du gouvernement fédéral, tout en tenant des discours différents et en s’appuyant sur des principes et des symboles qui ne sont pas toujours ceux de la Suisse " officielle ". Misant sur la Société des Nations, les arbitrages et les conventions internationales, plus " briandiste " que " zimmerwaldien ", le Parti socialiste suisse (pour ne citer que lui) ne va guère user des possibilités que lui donnent son histoire propre, et la situation particulière de " son " Etat, pour concevoir une politique étrangère originale -et moins encore pour la pratiquer. L’Internationale Socialiste aurait du reste été, jusque dans les années septante, un fort mauvais outil d’une telle pratique. Zimmerwald et Kienthal apparaissent ainsi comme des moments exceptionnels, rares manifestations d’une conscience internationaliste improbable, malgré les efforts constants de nombreux militants.

Finalement, c’est -logiquement- en raison même de sa spécificité que le " cas suisse " est exemplaire. " Nationalisé ", le mouvement ouvrier suisse est d’autant plus représentatif des obstacles à la réalisation de ses propres objectifs, à la concrétisation de ses propres principes : la solidarité internationale (avec et entre les peuples) et internationaliste (avec et entre les mouvements ouvriers nationaux), la défense hic et nunc et urbi et orbi des libertés fondamentales, le primat des Droits de l’Homme (en tant que nouveau droit naturel rationalisé par la philosophie politique socialiste, et fondant un nouveau contrat social) : le phénomène même de la " nationalisation " du mouvement ouvrier suisse est en tout cela digne d’intérêt. Que la part prise par le mouvement suisse à l’évolution du mouvement international soit marginale est un constat d’évidence, et fut peut-être le prix à payer pour la négligence en laquelle le mouvement international fut si fréquemment tenu par le mouvement suisse. Celui-ci aurait donc favorisé sa méconnaissance par le reste du monde, par sa méconnaissance du reste du monde, et par le privilège absolu qu’il accorda à la problématique intérieure (les moments de grande crise internationale exceptés) d’un Etat sans engagement international. Il y a absence du socialisme suisse dans le socialisme international parce qu’il y a débilité de l’internationalisme dans le socialisme suisse, sauf exceptions d’autant plus remarquables qu’elles sont rares : lorsque le monde s’impose à la Suisse, en 1870-71, en 1914-1918, en 1933-1945. De part et d’autre, la cécité semble volontaire : La Suisse intéresse aussi peu le monde qu’elle s’intéresse au monde. Le mouvement ouvrier suisse, dès lors qu’il s’intègre au modèle helvétique, à la culture politique helvétique, en partage sur ces points le destin -et l’amnésie.

La force du modèle " national " de comportement politique est telle qu’il est le plus souvent très difficile de déceler un comportement " alternatif ", un autre mode de concevoir le rapport au monde (" extérieur " par définition). Le consensus (l’ " helvétisme ") aidant, la critique socialiste ou syndicale de la politique extérieure de la Confédération se réduit, se dissout, se murmure. Faute de critique, d’ailleurs, on aura des critiques : de détail, de conjoncture, de méthode, mais fort rarement de fond et de projet. La politique extérieure est vraiment une politique étrangère -mais étrangère au débat politique. Au fur et à mesure que s’accentue l’intégration des organisations dominantes du mouvement ouvrier (le PSS et l’USS) au " monde politique " suisse, leur capacité de contestation s’estompe, après avoir été dûment et durement négociée. Il ne s’agit ni d’une trahison, ni d’un abandon, mais d’un échange, d’une mise aux enchères de la capacité du mouvement ouvrier de s’opposer à la politique " bourgeoise " et de perturber le jeu institutionnel. Le prix payé par la Suisse officielle pour l’intégration de la Suisse " ouvrière " ne fut d’ailleurs pas léger, ainsi qu’on peut le constater en relisant la liste des revendications présentées, grève générale à l’appui, par le Comité d’Olten en 1918 : presque toutes ont été admises, puis réalisées (quelque temps qu’il y ait mis) par un Etat qui n’avait pas hésité à lancer l’armée contre les grévistes et à emprisonner les chefs du mouvement ouvrier.

Au surplus, la structure même des organisations hégémoniques de la gauche politique et syndicale suisse reproduit si fidèlement la structure de l’Etat fédéral que ce n’est plus un discours du PSS ou de l’USS que l’on trouve quand on le cherche, mais un discours du PS genevois, vaudois ou zurichois, un discours de la FTMH, de la VPOD ou de la FOBB -bref, autant de discours socialistes que de partis cantonaux, autant de discours syndicaux que de fédérations de branches, le tout sur fond de pluralisme des tendances, sensibilités et courants, organisations locales et syndicats de métiers... Fragmenté, le rapport de la gauche suisse au monde est d’autant moins efficace, moins prégnant, mois critique. Sous l'apparence du pluralisme se révèle la faiblesse et la marginalité   cette faiblesse et cette marginalité même sont objets d’analyse, comme l’absence d’une réelle conscience internationaliste mérite étude : après tout, étudier l'absence de perception de quelque chose est encore manière d’en étudier la perception.

Notre travail comporte ainsi deux dangers : le premier serait de " noyer " la spécificité du mouvement ouvrier suisse (dès lors que nous posons l’hypothèse de cette spécificité) dans une préhension globale, ou globalisante, du mouvement ouvrier du centre par rapport à celui, embryonnaire, de la périphérie (du " Tiers-monde "), et cela à propos d’un champ politique (la politique extérieure) qui n’a jamais été l’obsession du mouvement suisse ; le second danger, qui n’est pas exclusif du premier, serait de s’en tenir à une sociologie des idées, par compilation de discours, dans une course-poursuite aux basques d’une improbable conscience internationaliste. Ce dernier risque est d’autant plus important qu’il s’accompagne de celui de réduire le mouvement ouvrier e/o le mouvement socialiste à leur expression institutionnelle majoritaire (le Parti socialiste suisse et l’Union syndicale suisse). Bref, danger d’idéologisation du problème et danger de réduction du champ de son analyse : nous allons naviguer constamment entre ces deux écueils, sans pouvoir assurer que nous ne nous y heurterons pas, et en nous contentant de la piètre ambition de ne pas nous y fracasser.

Prendre conscience de l’état d’une conscience : tel est finalement notre objectif. Cette part de notre recherche s’inscrit dans l’histoire, tout sociologique qu’elle se prétendre. Pour cela, nous devrons, quitte à nous y forcer, porter le regard le plus insolent possible sur la réalité la plus déplaisante : paternalisme, ethnocentrisme, conservatisme, chauvinisme, nationalisme, protectionnisme, insularité, xénophobie, et jusqu’au racisme et à l’antisémitisme : le mouvement ouvrier a tout exploré des pires réactions politiques. S’il s’est aussi, avec bien des raisons de le faire (à commencer par celle-ci, que lui seul pouvait le faire) obligé à la solidarité, et si nous pouvons poser à la fois comme une évidence et comme un impératif qu’aujourd’hui encore (ou plus que jamais ?) le mouvement socialiste et le mouvement syndical sont au coeur de la Raison solidaire et seuls porteurs de quelque possibilité de la concrétiser, nous n’en devons pas moins, à l’évidence, dresser le constat de leurs faiblesses et de leurs errances.

Le mouvement ouvrier a ainsi vécu, vit encore et vivra sans doute encore longtemps les vicissitudes d’un conflit constant : celui des deux raisons qui s’opposent en toute perception politique de l’autre, et dont nulle nostalgie, jamais, n’abolira le nécessité de la compréhension : la Raison solidaire et la Raison d’Etat.